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     D'abord qui est Djerbien? Question difficile, voire subtile car habiter DJERBA ne veut pas dire être Djerbien tant s'en faut, si l'on songe que celui qui se considère tel parlera de son compatriote du continent comme étant un Arabe et que le continental né depuis trois générations à Djerba ne se considérera pas. Djerbien pour n'en avoir pas l'épithète. Djerba reste un microcosme où l'immigration et l'émigration ont été aussi des faits permanents depuis des millénaires, mais les assimilations culturelles sont restées modestes et celles ethniques quasi nulles, néanmoins à la longue ces cohabitations nécessaires ou justifiées ont été bénéficiaires aux uns comme aux autres et la paix sociale génératrice de bienfaits partagés.

     C'est ainsi que la curiosité poussera à comprendre comment une des plus vieilles communautés de la Diaspora juive aura franchi sur place dans des traditions figées, car supposées pures, près de deux millénaires et demi et aura finalement représenté plus de 6000 personnes il y aune génération, pour finalement fondre, depuis, à moins de 1000 sous l'effet de circonstances récentes, qui n'ont sûrement pas localement dû être plus impérieuses que celles d'autres époques. Combien étrange également la persistance de ces communautés africaines purement noires de Djerba disséminées dans l'île et présentes depuis 5 ou 6 siècles, étrange non qu'elles aient existé, mais qu'elles n'aient jamais été sollicitées à mêler leur sang à d'autre pour se fondre et disparaître en tant qu'ethnie comme ce fut en général le cas en Afrique du Nord dans des conditions similaires.

     Mais le fait le plus marquant reste celui de cette majorité de Djerbiens, authentiques héritiers d'un passé immémorial de sédentaires irréductibles et dont la seule conscience de leur origine est de parler ou d'avoir parlé une langue, le "berbère", qui remonte à la nuit des temps, qu'aucun écrit ancien au-delà du premier millénaire av. J.C. n'est venu illustrer. Cette langue appartient à un héritage partagé heureusement encore avec de nombreuses populations en Algérie et surtout au Maroc.

     Certes le nombre de ceux qui parlent couramment encore cette langue (et ne disons même plus l'écrivent), notamment dans la moitié Sud de l'île, s'amenuise d'année en année, au point que cette dernière génération assistera sans aucun doute au crépuscule de cette saga des origines berbères d'un peuple possédant encore une authentique langue spécifique qui aura couvert l'ensemble de l'Afrique du Nord, antérieurement donc à la domination des Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins et Arabes. Une telle constatation est profondément triste et regrettable, mais espérons non encore inéluctable.

     Reste que cette sédentarité en ce lieu, sol et sang confondus, sans être tout à fait exceptionnelle à travers le monde, reste malgré tout un titre de noblesse sans prix, car quel citoyen fait remonter sans crainte d'usurpation en un même lieu l'origine millénaire de ses ancêtres? Il était bon d'esquisser brièvement cet aspect du Djerbien car le plus important reste à évoquer: c'est la dimension exceptionnelle que l'Islam a conféré à cette stature d'un individu solidement planté sur ses jambes, conscient de ses acquis et. de ses mérites passés. prêt à prendre fait et cause pour le vrai, le tangible mais surtout l'équitable, intraitable sur les principes acceptables par une majorité, dans un esprit. que nous dirions authentiquement démocratique.

     L'Islam s'est imposé très vite dans l'île au milieu du 7ème siècle (122-141 H) mais sous l'obédience schismatique du Kharidjismeet notamment de sa secte Ibadite prônant les vertus de rigorisme moral et d'intransigeance quant à une politique égalitaire mais acceptant la coexistence des sectes. Ce concept soutenu par des chefs de valeur s'identifia vite aux aspirations du Djerbien qui resta dès lors fidèle à ce schisme et y puisa l'essentiel de ce qui fait aujourd'hui sa personnalité si attachante: une honnêteté proverbiale, le respect de la parole donnée, une activité industrieuse et économe, la discrétion dans l'aisance, la dignité dans le besoin et au dessus de tout une grande tolérance et bienveillance vis-à-vis des autres, mais sans perdre un complexe de supériorité habilement caché, le tout couronné d'une application fidèle sans être ostentatoire, des règles du rituel islamique et des traditions ancestrales.

ETRNELLE DJERBA édition ASSIDJE


     Tous ceux qui connaissent l'île de DJERBA et son passé savent que les profondes mutations qui bouleversent ses structures économiques et humaines la placent actuellement dans unes des conjonctures les plus cruciales de son histoire.

     Durant des siècles et des millénaires, en effet, l'harmonieuse adaptation de l'homme à son milieu naturel, avait fait de DJERBA une île heureuse et prospère, vivant un peu en marge du monde et du temps. Le paradis DJERBIEN, dont la beauté a fasciné tous les voyageurs depuis les compagnons d'Ulysse qui l'on symbolisé dans la douceur du " lotos " le charme polynésien de cette île-oasis, " véritable rêve créé par la nature pour enchanter les humains ", son climat si original et la cadence sereine d'une vie baignée encore dans son atmosphère homérique, tout a contribué à maintenir sa civilisation dans son merveilleux archaïsme. Ainsi protégée et façonnée par l'insularité et les particularisme ethnique et religieux , la personnalité Djerbienne a affirmé son originalité dans de multiples domaines :

- qu'il s'agisse du domaine historique , ou la petite population de cette île s'est dressé dans une lutte héroïque de prés de dix siècles contre les plus grandes puissances médiévales et moderne qui voulaient l'asservir, donnant ainsi un exceptionnel exemple de continuité dans la résistance à l'oppression.

- Qu'il s'agisse des activités agricoles, dans cette île jardin qui faisait l'admiration des voyageurs pour ces cultures d'oliviers, de palmiers, d'agrumes ou de primeurs.

- Qu'il s'agisse des activités maritimes dans ces eaux si propices à la pêche aux poissons et à la cueillette des éponges.

- Qu'il s'agisse des activités artisanales qui avaient porté fort loin la réputation de Djerba pour ses poteries, ses bijoux et surtout ses tissus de laines.

- Qu'il s'agisse de la dispersion de son habitat, de l'architecture si belle de ses menzels et de ses mosquée.

- Qu'il s'agisse du costume de ses habitants de leur alimentation de leur manière de vivre et de penser, de leur tr aditions.

     Partout se trouve l'empreinte de cette puissante personnalité de DJERBA aujourd'hui sérieusement menacée. Car l'équilibre millénaire sur lequel elle se fondait s'est trouvé brutalement rompu du fait du rattachement récent de l'île au continent par une route et reste du monde par l'aérodrome de Malita.

     En cessant d'être dans l'espace et dans le temps, DJERBA a vu brusquement sa civilisation de type antique confrontée avec les implacables impératifs des sociétés moderne et leur besoins de rentabilités, de standardisation, de mécanisation, de loisirs à tout prix, et de besoin en devises.

     A ce titre l'entrée brutale qui a porté l'île de DJERBA au rang de vedette internationale et qui aurait pu remodeler rénover et enrichire son économie est loin d'avoir été aussi bénéfique qu'on pouvait l'escompter parce qu'il na pu s'intégrer dans le contexte régional et qui lui est demeuré étrange.

     Aussi peut-on se demander si le flot exubérant de tous ces nouveaux " envahisseurs " dans une île qui chaque jour ce dépeuple de ses propres enfants n'a pas contribué à accélérer le processus de désaffectation et de dépersonnalisation que connaît DJERBA ?

     On ne compte pas tous les verges tombé on friche, les menzels et les mosquées en ruine, les ateliers de tisserands et les fours de potiers abandonnées et anéantis Et le spectacle de cette fière civilisation qui se meure surtout dans le centre et le sud de l'île est d'autant plus poignant que quelques kilomètres à peine la sépare du luxe joyeux qui s'épanouit dans la zone touristique du nord-Est.

     C'est pour tenter de remédier dans la mesure du possible à cette situation et pour essayer de sauver ce qui peut encore être sauvé de l'authenticité Djerbienne dans les manifestation de son architecture traditionnelle, de son économie agraire, de son cadre naturel, de son riche artisanat, qu'un groupe d'hommes de bonne volonté, de chercheurs et des spécialiste, animés par la volonté commune de servir cet objectif, se sont réunis dans un Séminaire du 25au 26 janvier 1975 et ont décidé de contribuer une " association pour la sauvegarde de l'île de DJERBA " .

     Parmi eux il y avait : Monsieur Sadok Mkadem, Président de l'assemblée nationale et président de la municipalité de DJERBA. Le professeur, Salah-Addine Talatli, auteur de plusieurs ouvrages et études sur DJERBA, monsieur Pierre vago, présudent de l'association internationale des architectes, monsieur pierre Gazzola président de l'institut international des monuments et des sites.

     Il est clairement apparu au cours des travaux de ce séminaire, dont les communications feront l'objet d'une publication, ainsi que dans les réunions qui ont suivi, que s'il incombait aux pouvoirs, à la municipalité de DJERBA, au gouvernorat et aux diverses administrations concernées d'apporter à cette région toute l'attention et toute l'aide qu'elle mérite pour sauvegarder ses richesse architecturales, artisanale et humaines, c'est en priorité aux Djerbiens eux même à tous ceux d'entre eux qui vivent sur place ou à l'extérieur, qu'il appartient de prendre conscience de toutes les valeurs que représente leur patrimoine exceptionnel et de le préserver de toutes leurs forces, non pour en faire une toile de fonds folklorique à l'usage du tourisme mais pour lui permettre de continuer à servir de stimulant au développement harmonieux de leur pays, afin que cette île bénie des dieux qu'est la leur continue à être digne de sa légende.

DJERBA le 10 novembre 1976
SALAH EDDINE TLATLI